Désaccords, querelles, conflits (article en 3 parties)

 

Servir en L'attendant

Désaccords, querelles, conflits (1°partie)

par Daniel BRESCH

Notre langue est fort riche de termes qui décrivent toutes les formes et les degrés de tension et de heurts qui peuvent troubler les relations entre les personnes et les groupes. Le titre de nos réflexions suggère une escalade qui n'est que trop fréquente et semble inéluctable. Or, doit-on se retrouver en pleine bagarre pour s'apercevoir que cela n'arrive pas qu'aux autres, mais atteint les « meilleures familles » ? Faut-il être entraîné à deux doigts de la rupture pour se préoccuper de savoir comment on en est arrivé là et chercher ce qu'il y a lieu de faire pour en sortir ?

Certes, ni un article ni un livre n'épuiseront ce sujet épineux. L'histoire des hommes, comme, hélas, celle de l'Eglise n'ont arrêté la spirale infernale des mésententes, différends et affrontements qui ont abouti à des divisions avec leur cortège de larmes, d'incompréhensions et de ressentiments. Des conflits entre chrétiens cela existe, il ne faut pas craindre d'en parler. Trois raisons nous motivent à aborder ce problème.

Entre fatal et idéal

Il faut bien constater que, malgré toutes les bonnes résolutions, chaque génération revit un peu les mêmes scenari que ses prédécesseurs. Le surgissement de difficultés semblables engendre les mêmes surprises, les mêmes embarras, les mêmes échecs. Qu'il est difficile de s'écarter des vieilles ornières ! La mémoire fait-elle à ce point défaut ? Mais les exemples du passé ont-ils vraiment la vertu de nous prémunir des pièges et des errements qui entachent notre vie communautaire ?

Plusieurs faits significatifs du contexte actuel nous fournissent une deuxième raison. On assiste à toutes sortes de réactions de défense particularistes. Elles sont parfois justifiées par des motifs compréhensibles comme le droit à la différence, l'affirmation d'une identité, la revendication du respect des sensibilités. Mais poussés à bout cela débouche sur des replis séparatistes, entraînant dans leur cortège toutes sortes de comportements légalistes et sectaires. Autoritarisme, intolérance, discriminations, exclusions sont abondamment illustrés par les situations explosives dans beaucoup de pays aujourd'hui. Les mêmes ingrédients assaisonnés de soupçon et de jalousie se mêlent dans nos indépendances. Ne nous voilons pas la face : l'individualisme ambiant porte ses marques dans l'émiettement du témoignage évangélique.

Quel est donc l'impact réel de l'Evangile sur nos rapports mutuels,

au plan personnel, communautaire et social ?

La troisième raison, fondamentale, évidente, est l'attente, que dis-je ? la volonté exprimée avec la plus grande clarté par Jésus : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres » (Jn 13.34-35). Quels que soient notre état ou notre environnement cette exigence est incontournable. La question ultime dans tout problème relationnel est ; quel est donc l'impact réel de l'Evangile sur nos rapports mutuels, aux plans personnel, communautaire et social ? Que reconnaît de la vie de Jésus le monde environnant dans nos comportements face à la controverse et à la division ?

En imitateurs fidèles de Jésus, les apôtres répercutèrent le même appel à vivre ensemble dans la concorde. Presque chaque épître contient des exhortations au pardon réciproque, au support mutuel, au maintien de l'unité dans la paix (voir Rm-1 2.4-10, 17-18 ; 1 3.8-10 ; 1 Co 12.12-27 ; 13 ; Ep4.1-3, 32 ; 5.2 ; Ph2.1-5 ; 3.16 ; Col 3.12-17 ; 1 Th 4.9-12 ; Hé 13.1 ; 1 Pi 3.8 ; 5.5 ; etc.).

Assurément si cela devait être si facile, pourquoi se donnaient-ils la peine de le rappeler si souvent ? Mais ils savaient que les chrétiens peuvent aussi se mordre les uns les autres et se quereller (voir Ga 5.15 ; Jc 4.1-2 ; Rm 13.13 ; 16.17 ; 1Co1.11-12 ; 2 Co 12.20 ; Ep4.31 ; 1 Tm 1.3-4 ; Hé 10.25 ; etc.). Le tableau qui se dégage des expressions parfois dures n'est pas à l'honneur de l'Eglise, encore moins à la gloire du Christ. N'est-ce pas l'objectif de toutes les manœuvres et tentations du malin depuis le début jusqu'à nos jours ?

Une vision réaliste

Or, les situations conflictuelles se reproduisent bel et bien d'une époque à l'autre, d'un lieu à l'autre. Avec elles rebondissent aussi les questions sur l'attitude à adopter lorsque l'opposition éclate et s'amplifie. Une lecture superficielle des recommandations des apôtres pourrait nous amener à les recevoir comme des reproches négatifs ou, d'après un auteur, comme des « corrections seulement », nous privant du vrai message caché à jamais.

Précisément, les Ecritures n'esquivent pas les réalités de la vie. « J'apprends, dit Paul, que lorsque vous vous réunissez, il y a parmi vous des divisions... Il faut bien qu'il y ait aussi parmi vous des controverses... » (1 Co 11.18-19). En aucun cas l'apôtre n'approuve une telle situation qui doit toujours être considérée comme anormale, mais parce qu'elle est possible et qu'elle se produit, il faut l'assumer. Deux remarques, évidentes peut-être, méritent attention.

On ne soulignera jamais assez clairement que, bien comprise, la vie chrétienne individuelle et collective, tendue entre ce qui est « déjà » et ce qui n'est « pas encore », ne peut échapper au paradoxe qui traverse toute la création dans le temps présent ; la cohabitation du meilleur et du pire. Précisons tout de suite qu'il ne s'agit pas de deux forces aveugles qui se livrent un combat à l'issue incertaine, et dans lequel nous ne serions que des jouets stupides.

La voie est tracée par la victoire du Christ, les prémices de l'Esprit sont à notre portée. En même temps notre responsabilité demeure entière dans tout ce que nous croyons ou comprenons et tout ce que nous disons et faisons. Le fait est que nous ne sommes pas à une contradiction près, et il ne faudrait pas que nous nous trompions de cause de souf-france (voir Rm 8.18, 22-23).

Apprenons à gérer la situation avec l'aide de la Parole et de l'Esprit.

En présence ou dans le feu d'un conflit, quelle est notre responsabilité ? Schématiquement deux attitudes sont possibles, deux voies s'offrent à nous : accepter le statu quo ou chercher à « gérer » la situation avec l'aide de la Parole et de l'Esprit. La première, enfermée dans la dramatisation diabolique ou aveuglée par une minimisation naïve, aboutit à l'enfermement dans la déception, la confusion, la solitude. La deuxième plus proche du réalisme biblique, car elle prend en compte la gravité du mal, mais ne perd pas de vue les véritables enjeux de l'honneur de Dieu, reste ouverture sur la grâce, la vérité, la communion.

Des exemples bibliques

Plusieurs cas de conflits nous sont rapportés en toute franchise par les Ecritures. Bornons-nous à quelques exemples du Nouveau Testament pour réfléchir à deux questions pratiques importantes : la nature du conflit et la conduite à tenir. Certains concernent des discordes entre des individus, d'autres des oppositions de groupes. La frontière n'est pas toujours aisée à tracer, mais il serait erroné de tout réduire à un problème de personne.

Une simple brouille ?

Le premier exemple évoqué discrètement par Paul concerne un antagonisme sans doute assez important entre deux membres bien en vue de la même église : Evodie et Syntyche, chrétiennes chevronnées et engagées (voir Ph 4.2-3), Si l'apôtre n'en dit pas plus c'est parce que son attention n'était fixée ni sur les détails de

la querelle, ni sur les torts ou les droits des parties en cause. Il chérissait tout particu-lièrement cette communauté, il en connaissait le prix aux yeux du Seigneur (v. 1 et 3b), par conséquent cette dissension entre deux collaboratrices de la même famille de Dieu était inadmissible. L'expression « une même pensée renvoie à « la pensée qui était en Jésus-Christ » et les phrases qui précèdent (voir 2.3-5). Nous en savons assez sur la cause de ce conflit : des intérêts égoïstes, un manque d'humilité, du mépris. Loin de nous de porter un jugement, que cela ait pu arriver à des personnes de ce rang doit nous inspirer beaucoup de modestie.

La conduite à tenir ? Comme si elle était seule à y être appelée, chacune devait se mettre en mouvement, sans attendre. Une médiation s'imposait, car un conflit n'est jamais secret, jamais anodin et porte toujours préjudice à la communauté, et celui qui en était chargé en connaissait l'exigence de qualité : se comporter en « vrai compagnon ». « Vivre en plein accord avec le Seigneur » ne consistait pas à renier leur personnalité, à réduire au silence les sentiments, à adopter un langage stéréotypé. Il leur était demandé de retrouver une autre motivation, une autre orientation, une autre communication de tout leur être l'une envers l'autre, l'une avec l'autre et non contre l'autre, à l'exemple du Christ (voir 2.5-8), Sinon, comment serait-il possible de professer l'espérance d'une union au ciel alors que sur terre on vit dans la désunion.

Qui aura le dernier mot ?

Dans la même ligne de conflit entre deux personnes il faut mentionner comme deuxième exemple la navrante altercation entre Paul et Barnabas (Ac 15.36-40). Deux hommes au fort caractère, pionniers dans les premières actions missionnaires de l'histoire chrétienne, ont une discussion. Personne ne s'étonnera de ce fait. Mais brusquement la dispute s'emballe. Luc, auteur des Actes, ne le cache pas puisqu'il caractérise l'incident avec un mot très fort. Une question de personne devient une affaire de principe, le tout aboutit à une séparation.

Pour comprendre le motif du conflit il faut approfondir l'analyse. Quel était donc le litige ? Au premier abord : peut-on, dans le cadre de la mission envisagée, faire confiance à Jean-Marc ? C'est la réponse donnée qui fit éclater l'opposition entre Paul et Barnabas, à cause de leur divergence d'appréciation et de point de vue. Nous sommes ici en présence du problème permanent de savoir quels sont les intérêts qui priment : ceux de la personne ou ceux de l'œuvre ?

Barnabas pensait peut-être à l'aspect formateur de cette entreprise et à la nouvelle chance qu'il fallait donner à son neveu, malgré la défection regrettable (13.3). Paul pensait aux risques et aux enjeux du projet, compte tenu des situations que l'on allait rencontrer et des questions délicates à clarifier (voir 16.4). En vain auraient-ils cherché le « verset magique » qui réglât le problème. Le mal n'était d'ailleurs ni dans la question, ni dans la réponse, ni dans le problème, ni dans la conviction de chacun. Mais affrontement il y eut, avec tous les risques d'un échec entraînant l'abandon et l'amertume : le mal était tout près.

L'impossibilité d'un accord n'empêche pas le respect réciproque de l'appel de chacun.

Nous connaissons heureusement la suite à court et à long termes. Elle nous permet de supposer la conduite qui a été suivie. Il y eut séparation, mais en deux équipes missionnaires qui se « partagèrent » le trajet prévu. L'impossibilité d'un accord n'empêcha pas le respect réciproque de l'appel de chacun : on dût se mettre d'accord de ne pas rester ensemble. Je pense que l'on se quitta l'esprit en paix. Car ce n'était pas une liberté arrachée à l'autre mais partagée dans l'amour. On ne se démolirait pas l'un l'autre et Satan n'aurait pas gain de cause. En effet, Paul fit bien de partir avec Silas : ce voyage allait les mener jusqu'en Europe (chap. 16 à 18). Et Barnabas n'eut pas tort de prendre soin de Marc : il allait remplir d'importantes fonctions. Plus tard, Paul se souvint positivement du premier (1 Co 9.6) et apprécia vivement le second (Col 4.10 ;2 Ti 4.11).

Cet exemple nous montre qu'en fin de compte Dieu ne permettra pas que ses desseins soient contrecarrés par notre péché, l'histoire témoigne d'autres faits semblables. Ceci ne nous autorise évidemment pas à minimiser nos errements. Nous apprenons par là encore que tout homme apparemment très fort, a aussi des faiblesses. C'est ce Paul qui des années plus tard exhorte Evodie et Syntyche... Attention aux conflits, mais ce qui est plus grave, c'est l'entêtement et l'enlisement dans l'orgueil.

La prochaine étude nous amènera à réfléchir, à l'aide d'autres exemples aux conflits dans un groupe. Une actualisation s'imposera inévitablement avant de conclure sur quelques propositions.

D.B.

Réflexions à poursuivre

- Quelle est ma réaction personnelle en présence d'un conflit entre des personnes dans mon église (mes sentiments à leur égard, mes pensées à propos de ce différend, mes comportements) ?

- Par les responsables d'église : Avons-nous mis au point un accord pratique concernant nos possibles désaccords entre nous ? Avons-nous une ligne de conduite dans le cas de querelles entre des membres de notre communauté ?

© Servir en l'attendant. Article tiré du N°5 Septembre-octobre 1993. Tous droits réservés.

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Désaccords, querelles et conflits (2° partie)

par Daniel Bresch

Personne n'en disconvient, le sujet nous met en question. En effet, qui d'entre nous ne ressent pas un certain malaise lorsqu'on évoque ce problème ? Quelque part nous gardons tous le souvenir embarrassant d'une discussion mal terminée, d'une relation envenimée. Le malaise est tout à fait justifié si les choses se sont effectivement arrêtées là : la rupture après un dialogue de sourds, la méfiance après la déception.

Dans un autre sens le malaise n'a pas sa raison d'être s'il provient de l'idée - courante chez les chrétiens - que des conflits, ça ne doit pas exister chez eux. Ou si ça existe, il ne faut pas en parler, alors qu'ils encombrent tous les esprits et qu'on ne sait trop comment s'en dégager. Fausse honte ! En vérité cela vient d'une conception erronée de la paix dans l'Eglise appuyée sur la lecture facile de certains textes «  une même âme... une seule pensée ». Est-elle ordonnée par le silence, l'unanimité, l'uniformité ? Dans cette perspective tout désaccord est vraiment un problème, et tout conflit aboutit irrémédiablement à un échec. S'il doit y avoir une issue elle ne peut être que le retour dans le rang du fautif qui devra se repentir d'un préjudice forcément considéré comme moral. Qu'il soit bien compris que nous ne parlons pas ici des vraies fautes morales.

L'unité, un travail

Or, que sont nos communautés, qu'est-ce que l'Eglise sinon le rassemblement d'hommes et de femmes, convertis certes, mais fort divers, se retrouvant côté à côte dans l'action ou l'adoration, se découvrant parfois face à face ? Nos assemblées seraient-elles des lieux où il n'y a jamais de frottement, ni désaccord, ni conflit ? Mais alors où s'exercerait le ministère de la réconciliation ? Quand travaillerait-on à l'unité ? Ce n'est pas à des anges que Jésus a demandé d'être ses témoins, mais aux êtres de chair et de sang que nous sommes.

Nous ne disons pas qu'il y a une vertu dans les affrontements, qu'en guerroyant on entretient la spiritualité. « Examinez toutes choses », dit l'apôtre. Une vie d'église tonique, équilibrée, dynamique implique la diversité et la complémentarité de tous ses membres avec leurs richesses et leurs limites. Des points de vue différents rendent la marche intéressante, favorisent l'enrichissement mutuel. Un désaccord n'est pas d'emblée une mise en cause fondamentale, et s'il y a conflit c'est l'occasion d'exercer nos responsabilités et d'apprendre la liberté de Dieu (voir Ep 4.1-3.Ph 3.15-16).

Il est certain que la réalité que nous vivons est plus complexe, car non seulement notre condition humaine limite notre être et notre faire, mais le péché les entache profondément. Raison de plus d'avoir recours à la réconciliation avec Dieu par Jésus-Christ, et avec mon frère, ma sour par Jésus-Christ (2 Co 5.18-19 ; Ep 2.13-16). Les différences ne sont pas gommées, éclatées comme bulles de savon. Mais c'est l'orgueil, le soupçon, la convoitise qui sont renversés à la croix. Si nos conflits s'enlisent, dégénèrent, ne serait-ce pas parce que nous croyons à l'oeuvre de la croix... en paroles seulement ?

D'autres exemples bibliques

Dans notre précédent article, deux exemples de conflits entre des personnes ont retenu notre attention : Evodie et Syntyche (Ph 4.2-3) et Paul et Barnabas (Ac 15.36-40). Les Ecritures abordent aussi sans crispation des conflits de groupes. Trois exemples du Nouveau Testament nous intéressent aujourd'hui et nous suivrons les textes dans la ligne déjà mentionnée : Quelle est la nature du conflit ? Quelle est la voie de résolution indiquée ?

« Moi, je... nous, de... »

L'exemple de l'état d'esprit qui régnait dans l'Eglise de Corinthe nous est familier et nous avons raison de le réprouver (voir 1 Co 1.10-13 ; 3.1-5). Il est relativement facile de caractériser les causes et la nature de ces divisions désordonnées qui ont failli mettre parterre et la communauté des croyants et la cause de l'Evangile dans cette ville et sa région. Des questions de toutes sortes se sont posées touchant à la foi, au culte, à l'éthique, à la discipline en cas d'inconduite. Nous les évoquons sans entrer dans les détails car notre objet n'est pas de traiter le fond des litiges.

Ce que nous voulons souligner c'est ce que l'apôtre Paul devait mettre d'emblée en évidence. Le défaut fondamental qu'il dénonçait ne résidait pas dans la diversité, voire la multiplicité des problèmes - sans toutefois minimiser leur gravité - mais dans une approche faussée. L'apôtre ne niait pas les points de désaccord possibles. L'entente et l'unité auxquelles il exhortait nos frères corinthiens ne signifiaient pas le nivellement des consciences et l'acceptation d'une seule position, d'un seul langage, d'un seul geste. En revanche, il fustigeait ce lamentable esprit de parti issu d'affinités irraisonnées, de confiance - ou de méfiance - exclusive, de culte de la personne, toutes choses qui s'accompagnent tôt ou tard de déviations dangereuses. Malheureusement chacun était convaincu de détenir la vérité et de savoir la défendre.

Comment peut-on réfléchir, débattre, progresser lorsque des clans s'affrontent dans un tel climat de préjugés et de rivalités ? Nous n'avons pas le récit de la résolution de toutes ces situations conflictuelles, Ni un décret, ni les avertissements, ni les enseignements même apostoliques ne font disparaître à coup de baguette magique les tensions et les dissensions. Il faut aussi entrer dans une nouvelle démarche. Paul ne la développe pas sous l'angle pratique ou technique mais il en pose les fondements. A côté des arguments concernant les sujets brûlants nous pouvons discerner la mise en place de repères indispensables qui nous mènent sur la voie de la résolution des conflits,

Ainsi la référence à la sagesse divine n'est pas seulement un exposé théologique ou philosophique, mais dans son application pratique c'est un appel pressant à voir et faire les choses autrement. Ainsi la référence à la croix de Jésus-Christ où cette sagesse se révèle et prend sa source : il n y a « pas d'autre » chemin, pas d'autre puissance pour faire sauter les verrous de la mésentente et les murs de l'incompréhension. Apporter l'Evangile c'est annoncer et faire triompher cette paix. De même la référence, plus loin, à l'amour sans lequel notre savoir, notre vouloir et notre savoir-faire ne sont rien (voir 1.17 ; 2.2 ; 13.2). C'est à un examen de nous-mêmes que l'apôtre nous convie et nous encourage (11.28 et 2 Co 13.5). Peut-être nous prenons-nous beaucoup trop au sérieux, tout en nous trompant de problème (1 Co 3.16-18).

Les problèmes soulevés dans l'église de Corinthe étaient manifestement très importants aux plans doctrinal et moral, leurs enjeux avaient une portée générale. Mais pour pouvoir les traiter correctement l'apôtre visa d'abord les attitudes et la personne des chrétiens se trouvant en situation conflictuelle. Son premier objectif était éducatif, en d'autres termes de sanctification pratique, « l'homme spirituel » (2.12-14). Cette éducation ne se mesure pas en savoir mais en être. Plût à Dieu que sa fonction et ses effets soient surtout préventifs ! Hélas les situations exigent bien souvent des interventions curatives, grandes mangeuses de temps et de forces.

« Trop, c'est trop »

Le deuxième exemple de conflits dans un groupe nous vient de l'église de Jérusalem, dans ses toutes premières années d'existence. Les causes étaient apparemment plus terre à terre, relevant tout simplement de la vie en commun, quotidienne, Mais les enjeux n'en étaient pas moins considérables et les conséquences à court et à long terme n'allaient pas tarder à le révéler (voir Ac 6.1 -7).

La forte et rapide croissance de l'église avait entraîné l'intégration de gens, tous juifs mais issus d'horizons socio-culturels de plus en plus variés. On se connaissait, certes, mais la pluralité de langues ne facilitait pas la communication. On s'entraidait, sans doute, mais peut-être différemment suivant les coutumes d'origine. Alors, d'omissions en irrégularités, de frustrations en contestations, l'on glissa inévitablement vers une crise grave. Comment enrayer l'injustice ? Il était urgent de « gérer » le conflit en vue de sa résolution.

En premier lieu j'observe, à rencontre de nos habitudes prudentes et moralisatrices, que les « murmures » ne furent pas sanctionnés comme des offenses et les plaignants ne furent pas jugés comme des trublions. Puis on eut le courage de parler du conflit sur l'initiative et sous la conduite des plus hauts responsables. On prit le soin de définir le problème, de peser les responsabilités, de discerner les pièges : en l'occurrence, le souci social allait entraîner une surcharge et un déséquilibre préjudiciables pour tous.

Alors la voie était ouverte pour une prise de conscience commune et une redéfinition des priorités. La participation de tous fut sollicitée pour s'engager non dans un partage des tâches dilué mais dans une nouvelle structure liée à de nouvelles relations. L'élection, la prière auxquelles est associée toute l'église démontrent bien cette préoccupation. Pourquoi le récit souligne-t-il l'exigence des qualités de plénitude de foi, de sagesse et d'Esprit, pour une fonction essentiellement pratique et matérielle ? Pour accomplir des prodiges, impressionner par des signes ? Bien plutôt pour promouvoir le miracle de l'amour et de l'espérance dans un service éminemment relationnel. La clé de toute paix dans l'église et de tout progrès au-dehors se trouvait là. En conséquence le travail « social » appuyait d'autant mieux le travail « spirituel ».

D'un désaccord que l'on sait gérer peut sortir un accord créatif. Au départ les sept « diacres » n'étaient pas appelés à parler mais à faire. Le Seigneur les chargea de paroles à son heure, car c'étaient des hommes de la réconciliation.

Tout lâcher ?

Le livre des Actes des Apôtres fait longuement état d'une autre grande controverse qui toucha 15 à 20 ans plus tard, non plus une église mais l'ensemble du mouvement chrétien au Proche-Orient. C'est notre troisième exemple de réflexion sur les conflits et leur résolution. Cette fois-ci la polémique touchant aux fondements mêmes de la foi et à la raison d'être de l'annonce du salut en Jésus-Christ. Il fallait à tout prix se rencontrer et parler ; c'est la grande conférence ou Concile de Jérusalem qui constitue un tournant décisif dans l'histoire de l'expansion du christianisme (voir Ad 5.1-35).

Que s'était-il passé pour que se produise un tel séisme ? Qu'est-ce qui pouvait pousser des croyants en Jésus-Christ à s'opposer ainsi ? Les termes employés par Luc ne laissent aucun doute sur le caractère explosif de la situation (v. 2 et 7a). Sans entrer dans tous les détails du déclenchement de ce conflit nous résumons les causes du conflit en deux phases. La première, c'est l'émergence de faits nouveaux, à savoir la création de nouvelles églises où se côtoyaient juifs et païens convertis et baptisés. Curieusement ce développement s'étendit sur plusieurs années sans soulever de problèmes particuliers (11.19-24). La deuxième, c'est la montée d'une sorte de front inquiet de défendre la pureté de la communauté et du culte.

Les facteurs du conflit se mettent en place lorsque les tenants de cette mouvance s'organisent et agissent (v. 1-5). Le trouble est jeté par une distorsion de la question cruciale du salut : « Vous ne pouvez être sauvés si... » L'épître aux Galates (2.11-14) rapporte d'autres détails sur les procédés de dramatisation : on se réclame d'une autorité supérieure de bonne réputation, Jacques, principal ancien de l'église de Jérusalem, et on entraîne un autre dans un traquenard, Pierre, premier apôtre. Ainsi on érige des antagonismes de personnes : Paul contre Jacques, Pierre et Barnabas entre les deux. Les déclarations péremptoires : « II faut... » font éclater la crise.

La suite du récit nous livre de remarquables enseignements sur la démarche de résolution. Le but à atteindre était double : sauvegarder la pureté de l'Evangile et préserver la communion de l'église. Les enjeux étaient la vérité du salut par la foi et la solidarité dans l'amour. Au lieu de se camper dans la défensive on s'est rencontré et on a beaucoup parlé en conseil et en réunion plénière (v. 2, 4, 6, 7, 12, 22, 30). Les plus hauts responsables entraînés dans la mêlée ont apporté les clarifications indispensables (v. 7-11 ; 13.21). On a écouté les témoins de première ligne (v. 12).

Ainsi s'est dégagée la perception de l'essentiel exigeant une position claire et inébranlable : le salut par la seule grâce de Dieu par le moyen de la foi en Christ (v. 11 et Ga 2.15-16), et de son corollaire : l'Evangile de Jésus-Christ s'adresse à tous les hommes (v.14, 17). Ce double rappel était un engagement renouvelé à proclamer ce message et pas un autre. De même s'est dégagé le discernement du secondaire demandant ou admettant des concessions : les abstinences et la circoncision (v. 20-21 : 16.1-3).

Dans la démarche de résolution le rapport de Luc nous montre encore le soin particulier mis par les apôtres non seulement à bien conclure mais à bien communiquer les conclusions : une lettre fut rédigée (v. 22a, 23-29), mais surtout confiée à des messagers chargés de l'expliquer (v. 22-23, 30-32). Le ton fraternel, compréhensif, encourageant, respectueux ne devrait pas nous échapper (v. 23, 24, 27, 29). La cohésion de l'église est affermie par la cohérence de l'Evangile, la conscience ferme de la vérité ouvre la voie à une liberté de conduite nouvelle. Celui qui est libre sait vraiment aimer et apporter la réconciliation.

Jusqu'ici nous avons privilégié l'observation et la réflexion bibliques. Si l'Esprit de Jésus pouvait nous conduire à nous impliquer... Dans un troisième article nous tenterons une synthèse et soumettrons quelques pistes pratiques.

D.B.

Note : La première partie de cet exposé a paru dans le numéro précédent de Servir (5/93).

© Servir en l'attendant. Article tiré du N°6 Novembre-Décembre 1993. Tous droits réservés.

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Désaccords, querelles et conflits (3° partie)

par Daniel Bresch

Tout le monde sans exception se trouve, à un moment ou un autre, pris dans une situation conflictuelle. La vie est ainsi faite. Cependant tous ne connaissent pas le même type de conflit. Enfin tout le monde ne réagit pas de la même manière. Le sujet est donc illimité et le problème complexe, à la mesure de la diversité des humains.

Or nous confessons que les ressources de paix et d'espérance aussi sont inépuisables et invincibles, à la mesure de la grâce de Dieu que Jésus est venu apporter pour préparer la fin de tous les conflits entre les hommes et Dieu, en eux-mêmes et entre eux.

Mais au quotidien, notre expérience est plutôt marquée de contradictions et d'insatisfactions, en dépit de nos tentatives de justification. En effet, nous le savons, l'Evangile auquel nous croyons proclame non seulement la réconciliation future, mais déjà présente. Réconciliation qui n'est pas un bon sentiment nous poussant à voir soudain l'autre sous les traits d'un ange - belle utopie - mais qui s'édifie entre êtres de chair et de conscience, reconnaissant le prix de la grâce.

En abordant ce sujet, nous ne prétendons pas fournir des recettes pour la résolution de tout conflit quelle que soit son échelle. Notre réflexion se limite à un champ qui nous est accessible de façon pratique, à savoir ce qui peut se passer dans la communauté locale ou entre des communautés voisines. Il y a déjà fort à faire sur ce plan-là pour rendre un témoignage de vie cohérent avec notre foi et notre prédication.

Repères

Dans ce sens, les exemples bibliques parcourus dans les deux articles précédents1 nous ont peut-être fait découvrir le réalisme dont nous avons besoin. Sans crispation ni résignation les Ecritures prennent les conflits pour ce qu'ils sont et comme ils sont. Elles ne cachent ni leur existence, ni les protagonistes - des croyants en vue - sous un voile de fausse honte ou de faux triomphe.

Forts de cette connaissance, nous devons à présent faire le pas d'une confrontation honnête avec nos réalités, suivi de tous ceux d'une application lucide et humble. C'est la pratique attentive et confiante de la vérité qui opère la libération (cf.Jn 8.31-32).

... Connaître

La répétition et la multiplicité des désaccords qui se prolongent et aboutissent à des divisions, et cela dans nos milieux chrétiens, méritent une analyse des composantes caractéristiques de nos conflits.

Tout conflit naît de la rencontre inattendue de deux sensibilités, volontés, conceptions ou actions, orientées différemment, informées contradictoirement. Simple choc d'abord, il peut s'amplifier par le mauvais accueil et la violence qui l'accompagnent. La tension deviendra véritablement conflictuelle par l'exacerbation des intérêts et des influences entrées en compétition. Des signes extérieurs pénibles sont fréquents, imprévisibles : coups de colère, insultes, larmes, affolements...

Les effets sont sournois, dévastateurs : le conflit trouve son combustible dans toutes sortes de surenchères et de frustrations qu'il a lui-même générées. On prend ses distances - ce qui devrait permettre de retrouver un peu de sobriété -, mais à distance peuvent s'exercer des accusations et des interprétations qui piégeront pour longtemps toute reprise de dialogue. Et dans cette jachère fleuriront soupçon, peur, culpabilisation, dépression. Bien sûr ce schéma inquiétant ne s'applique pas systématiquement à tous les conflits, mais il en décrit la structure générale2.

Lorsqu'on observe de plus près ce processus on considère deux plans qui sont d'ailleurs intimement liés : celui des enjeux et celui des acteurs. Le premier constitue souvent la face la plus visible, les motifs exprimés, les raisons invoquées. Ils peuvent si bien accaparer les pensées et les actes des opposants qu'on oublie le deuxième plan. C'est la face la moins visible, les mobiles non exprimés ou non exprimables. Ils sont tout aussi importants sinon plus parce que déterminant les sentiments et les comportements. Causes « externes » souvent appelées au secours de nos justifications, et causes « internes », plus difficilement perçues et avouées.

Sous l'angle des causes « externes » il serait intéressant de lister tous les points qui prêtent à discussion dans nos églises, conseils ou comités. Voici une ébauche d'inventaire : questions cultuelles (musique et chant, liturgie, expression libre...), questions éthiques (modes de vie, problèmes conjugaux, éducation...), questions pastorales (apports de la psychologie, spécificité du travail spirituel...), questions structurelles (ministères, place des femmes, fonctionnement participatif...), questions stratégiques (finances, locaux, modes d'évangélisation, engagement social...), questions doctrinales (eschatologie, baptême, charismatisme, création-évolution...), etc. En somme, toute question qui se pose dans la marche normale d'une communauté peut devenir un champ conflictuel.

En ce qui concerne un classement par fréquence des causes de conflits importants dans une église, il semble qu'on doive placer en tête de liste les problèmes de nomination de pasteur ou d'anciens et l'acquisition de nouveaux locaux. Les conflits d'ordre doctrinal seraient moins fréquents qu'on ne le pense. Entre ces deux pôles se situent, selon les lieux et les moments, les tensions plus ou moins vives à propos des actions, des modes de vie et des formes du culte.

... Se connaître

Si les idées, les événements ou les structures peuvent déclencher un conflit, il ne faut jamais perdre de vue qu'il se produit entre des personnes. Il importe donc de saisir la fonction des facteurs « internes » aussi bien dans l'éclatement d'une polémique que dans son développement, Ce serait une erreur de réduire tout désaccord à une question d'incompatibilité ou de rivalité personnelles. Mais quel que soit le bien-fondé de l'un ou de l'autre parti, très vite chacun est tenté de se voir défenseur de la vérité et du bien commun et victime de l'incompréhension et des mauvaises intentions de l'autre. Hélas, tant que toute la faute est à charge de l'autre, il n'y a guère de solution à espérer.

La Parole de Jésus sur la paille et la poutre devrait être notre guide (Mt 7.1-5). « Celui qui me juge, c'est le Seigneur ! Par conséquent ne jugez pas avant le temps ! » (1 Co 4.5). Dans un conflit naissant ou se développant, quelle est ma part, quel rôle est-ce que je joue ? Discerner cela, telle est ma responsabilité première, et non évaluer des culpabilités. Je suis appelé à m'examiner moi-même, à prendre conscience de mes attitudes, de mes intentions, de mes préjugés. Cette démarche s'applique aux comportements aussi bien d'un groupe que d'un individu.

Conduites

On découvrira alors que le mal n'est pas dans les structures ou les changements, ni dans les heurts qu'ils peuvent occasionner, mais dans les cours de ceux qui se heurtent. Bien souvent, ce sont l'inertie et le repli, la peur et le refus qui entravent les débats. Ce sont la méfiance et l'envie, le besoin d'infaillibilité et la soif de pouvoir qui obscurcissent les problèmes.

Nous n'avons guère d'influence sur les comportements de l'autre. Mais ce qui peut changer, ce que nous devons modifier, ce sont nos propres dispositions. C'est notre orgueil spirituel qu'il faut débusquer. Se figer dans les effets délétères de l'offense, c'est céder à des instincts de mort. Croître et se laisser transformer par le renouvellement de l'intelligence, c'est s'ouvrir à la vie de résurrection qui fait de nous des artisans de paix (Mt 5.9 ; Rm 12.2, 14).

... Prévenir ou guérir ?

Peut-être n'y a-t-il pas grand-chose à changer aux circonstances et aux conceptions, mais il ne faudrait pas prêter aux désaccords plus de gravité qu'ils n'en ont. Là encore c'est à un ajustement d'attitude que nous sommes conviés : apprendre à ne pas confondre l'essentiel et le secondaire, ce qui est d'ordre spirituel avec ce qui tient du culturel, à distinguer les certitudes des convictions, à accepter des nuances qui n'ont pas de poids sur les fondements. Relire soigneusement Romains 14.

Certaines divergences ne seront pas gommées, nous avons à prendre en compte nos limites humaines pour le temps où nous avançons par la foi en la grâce de Dieu. Si nous voulons étouffer tout désaccord, nous aurons sans cesse des conflits. N'ayons donc pas peur des désaccords, et parlons-en, plutôt tôt que tard.

Comment vivre dans la tension entre l'unité ardemment souhaitée et la désunion redoutée mais toujours possible ? Aucun procédé technique, aussi éprouvé soit-il, ne nous sauvera automatiquement de ce dilemme. Mais rien ne nous dispense de mettre en ouvre la grâce qui nous a sauvés précisément dans nos pratiques pour qu'elles deviennent plus sages. En effet, on observe que beaucoup de malaises et de mésententes dans nos églises, conseils et comités proviennent de mauvaises habitudes. Défauts chroniques dans nos façons de communiquer : sur quel ton nous parlons-nous ?

Quelle est la qualité de notre écoute ? Et surtout carences graves dans nos modes de prendre des décisions : quelle est la rigueur de notre démarche ? Quelle peine prenons-nous à consulter et à motiver les personnes ? Donnons-nous le temps suffisant pour une bonne maturation des pensées et des volontés ? Toute négligence dans ce domaine, par ignorance ou par facilité, est un terrain propice à des conflits. Cela explique aussi en partie les débats ou les justifications au sujet de l'exercice de l'autorité dans nos communautés,

La mise par écrit de quelques règles simples du processus de prise de décision et l'accord déclaré éviteraient sans doute bien des malentendus, frictions, voire éclats. Sur un plan plus large, des Eglises évangéliques d'une ville ont adopté une charte dans laquelle sont consignés des principes de collaboration. « S'il est possible, pour autant que cela dépend de vous... » Paul ne relativise pas les choses, bien au contraire, il nous responsabilise ! « Soyez en paix avec tous les hommes ». Ne pourrait-on ajouter : « A combien plus forte raison avec tous vos frères et sours » ? Et un peu plus tôt, il écrivait : « Soyez bien d'accord entre vous ; n'ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne vous prenez pas pour des sages ! » (Rm 12.16, 18).

... Espérer et obéir

Mais alors que faire lorsque les hostilités sont engagées, que les positions se bloquent, que les cours se ferment ? Personne, en effet, ne peut prédire l'issue d'un conflit, et les conseils sont comme de frêles esquifs sur une mer en furie. Et si toutefois, une bouée de sauvetage pouvait servir ? Que les opposants disent qu'il n'y a rien à espérer, quoi d'étonnant ? Mais que dans l'entourage on perde l'espérance, voilà qui est hautement préjudiciable. Trop de conflits ne sont pas résolus faute d'un traitement approprié.

Abandonnés à eux-mêmes, cramponnés à leur bon droit, les frères ennemis ne peuvent s'en sortir seuls. Une médiation est indispensable, on serait inexcusable de ne pas proposer cette aide. Si ce recours est accepté de part et d'autre on est vraiment sur le chemin, sinon de la résolution du conflit, du moins de son apaisement. Face à ce besoin, les Eglises Mennonites des Etats-Unis ont mis sur pied un Service de Conciliation prêt à intervenir dans des conflits dans les communautés ou entre elles. Ce même organisme dispense aussi une formation à la médiation.

Il y a peut-être des conflits qui ne trouveront pas de résolution complète, par exemple lorsque la confiance a été trahie ou perdue. On ne refait pas le passé, mais comment retrouver un nouveau sens, un nouvel équilibre, une autre façon de vivre que dans l'amertume, la crainte, la mauvaise conscience ? La réponse ne peut être de l'ordre des recettes, elle est pourtant simple. Seule une démarche de réconciliation, avec ou sans médiation, peut briser le carcan du conflit. Cela est vite dit, certainement difficile, parfois long.

Pourtant Jésus est formel : « Si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, va... » (Mt 5.23-24). Cette parole s'adresse à celui qui prend conscience d'une dette, quel que soit son droit. Il ne peut supporter plus longtemps le danger qu'il laisse planer. La démarche réussira-t-elle ? Il faut la tenter coûte que coûte. On notera qu'il ne s'agit pas d'abord de pardonner mais de s'expliquer ; le pardon vient ensuite. Le passé est ce qu'il est, mais cessons de le ressasser, et, par la force du Seigneur, laissons nos ressentiments et nos déceptions d'antan. La relation prendra une autre forme, plus silencieuse, plus mûre, mais soutenue par une intercession plus profonde et une estime mutuelle plus humble.

« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix... » (Jn 14.27). « Déclarés justes en raison de notre foi, nous sommes en paix avec Dieu... » (Rm 5.1). Combien nous affectionnons ces paroles qui nourrissent notre reconnaissance et fondent notre témoignage ! Plus qu'un sentiment intime ou une espérance de confort pour nous, cette paix est un des traits de l'identité de Dieu lui-même. Le Dieu de paix est actif dans la justice, l'espérance, la persévérance (Rm 15.5, 13, 33). Confions-nous avec nos conflits au Dieu de paix qui veut être avec nous.

D.B.

NOTES

1. N° 5 et 6, 1993, de Servir en L'attendant.

2. Signalons ici deux ouvrages qui développent plus en détail les mécanismes des conflits interpersonnels :

- Les conflits, J. et C. Poujol, Editions Empreinte, 1989.

- Résoudre les conflits et garder ses amis, M.D. Rush, Editions Atlantic, 1988.

© Servir en l'attendant. Article tiré du N°1 Janvier-février 1995. Tous droits réservés

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