Servir en L'attendant

L'évolution au risque de la foi

par Daniel Bresch1

Le terme « évolution », dit-on, n'existe pas dans la Bible, donc la notion ne peut être biblique. Ainsi jette-t-on un doute sur le problème, par crainte du questionnement, et pire, fait-on peser un soupçon sur ceux qui soulèvent la question.

Quelle valeur accorder à la Bible ? Peut-on faire confiance à la science ou en avoir peur ? Pourquoi y a-t-il conflit ?

Le message de la Bible s'énonce clairement : à l'origine du monde et de la vie, il y a un acte de création, voulu, et opéré par Dieu, qui est avant toutes choses (Gn 1.1). La foi chrétienne, héritière et solidaire de la révélation faite à Israël, affirme l'existence éternelle et l'activité continue d'un Dieu unique, exclusif, universel. Cette manière de voir l'origine, l'existence et la marche du monde implique une certaine intelligibilité de cet univers que nous habitons.

Nous avons là les prémices de toute démarche de connaissance des êtres et des phénomènes qui nous environnent et de ses applications pratiques. En quelque sorte, l'homme est un scientifique et un technicien né. Mais l'apport essentiel de la notion de création présentée par la révélation biblique est celui du sens de l'univers et de la vie, de leur signification et de leur destinée.

La tâche de la science est de chercher à comprendre la constitution et le fonctionnement du monde, et elle présuppose aussi, comme fondamentale la compréhensibilité de celui-ci, d'où la possibilité, par la mise en œuvre de méthodes variées, d'un raisonnement logique et mathématique qui aboutit à l'énoncé de « lois ». Mais la science a ses limites : elle ne peut donner de sens à l'existence du monde et de l'homme, car cette notion lui est étrangère. La science est dans un autre registre que celui de la foi.

La science et la foi opèrent dans des catégories différentes, mais qui ne sont pas nécessairement et systématiquement opposées. Certes, les positions s'harmonisent difficilement. Mais le conflit ne se résout certainement pas par un match où l'on compte les points. En attendant d'y voir plus clair, ne vaut-il pas mieux éviter les ingérences réciproques abusives et poser les problèmes dans leurs contextes respectifs ?

I. Comment lire le texte biblique ?

C'est la question fondamentale. Disons d'emblée que le récit biblique de la création n'est pas une chronique minutieuse, même résumée et schématique, d'événements dont les modalités et l'échelle de temps et d'espace ont dépassé le narrateur. Il est encore moins un exposé d'astrophysique, de paléontologie ou de biologie. Qui le comprendrait ? Le développement de ces branches scientifiques, au travers des découvertes innombrables et totalement inattendues au cours des deux derniers siècles, rend bien compte de la complexité époustouflante de la réalité.

Il faut avant tout cerner les intentions théologiques du texte. Il y a d'abord sa signification « liturgique », manifeste par sa construction sur le plan de la semaine2. Cette structure offre une vue globale de l'œuvre de Dieu que l'homme est invité à servir dans son travail quotidien, jusqu'au jour de repos où il peut méditer et célébrer à loisir ce Dieu bon et sage.

La portée pratique de cette intention est aussi éthique : légitimation du repos le jour du sabbat après six jours de travail (Ex 20.8-11).

Ensuite, il y a son intention polémique évidente. Par ses affirmations fortes et innovantes, le texte s'oppose, non à l'état des connaissances de l'époque, mais aux perversions spirituelles et religieuses de l'idolâtrie des énergies de la nature. Il y a une seule puissance, le seul Dieu-Créateur, au-dessus et différent de toutes les créatures, cosmiques, terrestres et humaines. Véritable démythologisation destinée à saper toute pensée et pratique magiques.

Dans le cadre du débat « Bible et Science », deux autres remarques s'imposent dans le sens que l'on ne peut exiger du récit plus qu'il ne peut donner et qui ne diminuent en rien son inspiration telle que nous l'entendons !

Alors, nous pouvons nous émerveiller devant la beauté et la sobriété du texte biblique, admirer et méditer sa profondeur et sa sagesse. C'est ce qui fait sa cohérence et sa pertinence, à la différence des cosmogonies polythéistes antiques. L'homme du 21e siècle, cultivé, érudit ou simple croyant, peut le lire sans peur ni honte. Il gardera cependant à l'esprit que ce texte ne satisfait pas la curiosité, ni la connaissance en elle-même, car la création demeure fondamentalement un mystère (Jb 38.4-7). Mais il prêtera son attention à la voix qui parle, du fond des âges et jusqu'à maintenant, du sens des relations des créatures entre elles, et de celle de Dieu avec sa création.

II. Comment comprendre l'évolution biologique ?

Dans le cadre de ces pages, nous nous limiterons à des rappels forcément succincts, voire arbitraires. Qu'est-ce que l'évolutionnisme ? Un autre terme, moins ambigu, est celui de transformisme. Il énonce clairement le principe fondamental de la conception actuelle de l'ensemble du monde vivant : toutes les espèces végétales et animales se sont transformées graduellement au cours du temps et de leur dispersion sur la terre, et se sont engendrées les unes les autres, depuis les formes les plus simples jusqu'aux plus complexes. Cela n'est plus reçu comme une hypothèse seulement, mais comme un fait.

Pour cela il faut des preuves ! Elles proviennent d'observations extrêmement abondantes qui convergent toutes dans le même sens. Les plus fortes sont fournies par la paléontologie : les groupes apparaissent exactement dans l'ordre de complication anatomique et physiologique établi par les classifications.

L'embryologie comparée apporte des faits incompréhensibles si des liens de parenté entre les espèces sont ignorés. Il en est de même des données de l'anatomie comparée. La composition chimique de la matière vivante montre une unité absolument étonnante (même code génétique de l'ADN universel, même structure des protéines). La clé fournie par le schéma évolutif est d'une logique remarquable.

Le tableau fait rêver, et certains évolutionnistes sont allés un peu vite en besogne en présentant des filiations «qui expliquent tout». On est encore très loin du décodage complet du véritable arbre généalogique, les observations restent fragmentaires et difficiles à déchiffrer.6 Evidemment, on imagine difficilement qu'un tel processus évolutif puisse se dérouler autrement que sur de très longues durées. Dans l'impossibilité de pousser plus avant la discussion (parfois polémique), signalons que le consensus actuel se fait autour des données étayées par l'astrophysique, soit environ 4,5 milliards d'années pour l'âge de la terre.

Si le schéma global est « acquis », l'étape suivante, qui est de comprendre comment les choses se sont réellement passées, se révèle furieusement ardue. Ici interviennent les théories explicatives des causes et des modalités, de plus en plus compliquées et techniques du fait de l'avancement des connaissances. Contentons-nous encore d'un survol.

La première théorie formulée fut le lamarckisme (la fonction « crée » l'organe, les caractères acquis par l'habitude se transmettent par hérédité). Suit le darwinisme (conception semblable qui ajoute la sélection naturelle comme facteur déterminant, et l'idée de variations « spontanées »). La prise en compte des découvertes des mécanismes de reproduction (cellules sexuelles), des lois de l'hérédité, des phénomènes de mutations, débouche sur le néo-darwinisme aménagé en théorie synthétique par l'intégration d'autres dimensions et phénomènes génétiques.

Mais le passage d'une espèce à une autre reste un problème particulièrement ardu. On propose une évolution «par bonds» entre des « périodes d'équilibre ». Des observations paléontologiques poussées mettent en évidence des « crises catastrophiques » qui auraient pu influer sur ce type de progression.7 On ne peut plus dire : « l'homme descend en ligne droite du singe », mais « il est une branche (importante) de l'arbre généalogique buissonnant » des Hominidés.

On le voit, le champ des recherches est immense, les débats restent largement ouverts. De nouvelles découvertes obligent à concevoir de nouveaux modèles cadrant mieux avec la réalité qui est d'une complexité et d'une diversité inouïes. Qui s'en étonnerait ? Les scientifiques influencés par le matérialisme athée nient généralement toute finalité. Mais la question demeure sur le plan scientifique : on ne comprend pas pourquoi l'évolution est orientée vers le progrès, comme si elle était animée par un « principe interne », alors que l'on pourrait s'attendre à une dérive vers le chaos...

III. Comment le chrétien peut-il s'y retrouver ?

La démarche scientifique est un travail acharné et difficile, elle n'offre ni tranquillité ni certitudes faciles. En contraste, la foi ne puise pas son assurance et son repos dans le savoir et ses justifications, mais en Dieu et en sa révélation surnaturelle.

Sur le plan de la méthode, les « théories » sont nécessaires et utiles pour faire avancer les connaissances, mais aucune n'est suffisante et définitive. Il ne faut pas confondre la réalité avec une théorie, car tout dogmatisme fausse le questionnement. Le chrétien ne peut s'autoriser à se satisfaire de réponses simplistes et à se poser en arbitre.

La question de fond a deux volets :

1. D'une part, y a-t-il quelque chose d'anti-biblique ou d'anti-chrétien dans l'évolutionnisme ?

Nous répondons oui, dans la mesure où les notions de changement par les effets du milieu, de sélection, de variations par le hasard8, ont servi à fonder une philosophie niant toute référence à un Créateur, maître de la vie, des hommes, de l'univers. Nous sortons là du débat proprement scientifique et entrons sur le terrain idéologique avec toutes les dérives éthiques, sociales et politiques. Le revers de la médaille de ces visions du monde, c'est la terrifiante solitude de l'homme face à lui-même, face à la question éternelle : d'où est-ce que je viens ? où vais-je ?

2. D'autre part, est-ce que l'évolution est incompatible avec la foi biblique ? Nous répondons non, dans la mesure où il est accepté que Dieu n'est pas enfermé dans les trois ou quatre dimensions que l'esprit humain est capable de concevoir, mais qu'il existe et agit librement dans peut-être « mille autres dimensions.9 Pourquoi interdire à Dieu d'avoir pu impulser et créer les « lois » de l'évolution, de créer par évolution ? On évite ainsi la réduction du débat à un « pour ou contre » et la confusion des enjeux et des approches. C'est pourquoi nous nous gardons d'entrer dans les dédales des argumentations « créationnistes ».

La première qualité d'un scientifique sérieux est une immense humilité. Il sait que ce qu'il connaît est vraiment peu de chose. La science, c'est essayer de comprendre ce qu'on ne finira jamais de comprendre disait Einstein. La même attitude est attendue de la part du chrétien, avec la confiance ! Ce qui est caché est réservé à l'Eternel notre Dieu. Par contre, nous sommes concernés par ce qui est révélé (Dt 29.28).

Le croyant n'a pas besoin d'avoir peur de se confronter à la «lecture» des deux « livres », la Parole de Dieu et la Création.

D. B

Note de la rédaction : Dans le numéro précédent de Servir nous aurions aussi voulu publier un texte de plus, défendant la position « créationniste-terre-jeune ». Pour différentes raisons, un article d'André Eggen, généticien, appuyant cette approche-là, n'a pas pu être inséré et nous le regrettons.

J.-P. Bory

NOTES

1. Daniel Bresch est agrégé en biologie, professeur émérite de l'Ecole Normale, et il a fait de la recherche en embryologie.

2. Voir Henri Blocher, Révélation des origines, Presses Bibliques Universitaires, Lausanne 1988.

3. Fondés sur la seule perception par nos cinq sens et centrés sur la vie humaine.

4. En vrac : l'âge de la terre, les fossiles, les mécanismes de l'hérédité, la révolution des astres, la tectonique des plaques...

5. La mention des «espèces» dans Gn 1.12 et 21-25 demanderait un développement particulier. Il est évident que le sens du terme dans la Bible est bien éloigné de la définition pointue en biologie moderne. 11 n'implique pas nécessairement la fixité des espèces (théorie née beaucoup plus tard) mais indique (contre les cultes païens de la fécondité) que la vie a été généreusement et librement donnée par le Créateur. Voir la note intéressante sur Gn 1.12 de la Bible Annotée, Collection PERLE, Ed. Emmaüs, St-Légier, 1981. - Faute de place, nous ne pouvons aborder d'autres points litigieux d'interprétation comme la mention des jours, l'ordre des créatures... On aura compris que nous nous écartons d'une lecture littérale stricte qui pose plus de problèmes qu'elle n'en résout, si elle ne tient pas compte des intentions de l'auteur et du style littéraire en particulier.

6. En ce sens le transformisme est une «théorie» scientifique, c'est-à-dire un système ou modèle qui intègre de plus en plus de faits observés par voie directe ou indirecte, par expérimentation, par induction ou déduction. Cela donne une idée de la manière dont fonctionne la science.

7. Par exemple la transition du Crétacé au Tertiaire marquée par la disparition des Dinosaures, entre autres.

8. Dans le langage scientifique, l'usage du mot « hasard » n'implique pas nécessairement la négation d'un Dieu, mais le fait que le phénomène s'accomplit de façon aléatoire sans finalité, sans objectif de progrès.

9. Remarque faite par un éminent astrophysicien au cours d'un entretien rapporté dans une émission sur ARTE, le 27 septembre 2003.

© Servir en l'attendant. Article tiré du N°6. Novembre-Décembre 2003. Tous droits réservés.
Site internet des C.A.E.F., Communautés et Assemblées Evangéliques de France : www.caef.net.

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